1930-1939

            Le 12 avril 1931, les élections municipales espagnoles sont marquées par le triomphe des candidatures républicaines dans la majorité des grandes capitales de province, par la démission du gouvernement provisoire de l'amiral Juan Bautista Aznar, ainsi que par la fuite du roi Alphonse XIII. Deux jours plus tard, le 14 avril 1931, la Seconde République espagnole est proclamée. L'Espagne devient alors une république parlementaire et constitutionnelle. Cette république naissante doit faire face à d'importants défis et problèmes sociaux qu'elle tente de résoudre par la mise en place d'un vaste programme de réformes accueilli différemment selon les courants politiques. Les modèles d'Etat, l'Eglise et l'armée sont modifiés, tout comme "l'ancien régime". La nouvelle république doit donc lutter contre de nombreuses résistances pour se consolider. Ses réformes entrainent des protestations sociales, des insurrections et des soulèvements populaires qu'elle doit parvenir à contrôler. Cependant, c'est un coup d'Etat venu d'en bas et de l'intérieur, instigué au sein de l'armée par les officiers supérieurs opposés au nouveau régime, qui plonge l'Espagne dans une agonie de presque trois ans et qui met fin au projet démocratique. Le 18 juillet 1936, l'armée est divisée entre ceux qui choisissent de défendre la république légitime et ceux qui décident de se soulever contre elle. Le coup d'Etat échoue mais annonce le début de la Guerre civile espagnole.[i]

                L'Espagne est complètement transformée par presque trois années de guerre. Dès 1936, parallèlement aux soldats et miliciens qui traversent la frontière pour rejoindre la lutte pour la Catalogne, des blessés, des femmes, des enfants et des personnes âgées fuient vers la France pour tenter d'échapper aux violences aveugles qui frappent autant sur les différents théâtres d'opérations qu'en dehors. La chute des différents fronts de bataille en Espagne entraine cinq mouvements migratoires vers l'extérieur. Les quatre premiers ont la France métropolitaine comme destination alors que le dernier, qui débute en mars 1939, se dirige vers les territoires d'Afrique du Nord contrôlés par Paris. Sans aucun doute, l'exode provoqué par la conquête des troupes rebelles de la Catalogne fin 1938-début 1939 -la Retirada- est le plus important d'un point de vue quantitatif, bien qu'entre 1936 et 1938, avec à l'effondrement des défenses républicaines au nord-ouest de la péninsule, trois mouvements migratoires rassemblent 40 000 réfugiés espagnols à destination de l'Hexagone.

            En dépit des efforts produits par les offensives républicaines aux batailles de Brunete (juillet 1937) et de Belchite (aout et septembre de la même année), pour éviter respectivement la conquête de Santander et des Asturies ; à la fin du mois d'octobre, les troupes franquistes prennent le contrôle du Nord industriel après les redditions de Gijón y Avilés. Avec le contrôle du Nord et de sa précieuse industrie, et se sachant supérieur militairement, Franco prépare une nouvelle attaque sur Madrid pour la fin de l'année 1937. Son plan consiste à lancer ses troupes -à la façon de la tentative téméraire manquée par le C.T.V. (Corps des Troupes Volontaires) italien en mars de la même année, dans le secteur de Guadalajara- et de prendre la capitale de l'Espagne. Cependant, le général républicain Vicente Rojo, conscient des intentions franquistes, décide d'une attaque préventive sur Teruel, obligeant Franco à diviser ses troupes et ainsi réduire la pression sur Madrid.

            Profitant de l'effet de surprise, les troupes républicaines débutent l'attaque sur Teruel le 15 décembre 1937. Elles réussissent à rompre les défenses franquistes et forcent le colonel rebelle Domingo Rey d'Harcourt à capituler le 8 janvier 1938. Teruel devient ainsi la seule capitale de province prise par les républicains de toute la guerre civile. Toutefois, la capitale de province ne reste que peu de temps sous le contrôle du gouvernement légitime puisqu'elle est reconquise par les troupes rebelles du général Juan Vigón le 22 février. Plus de 100 000 pertes, rebelles et gouvernementales confondues, ont été nécessaires pour transformer ce qui est la victoire républicaine la plus fameuse de toute la guerre en désastre le plus fameux de l'armée régulière de tout le conflit.[ii] Une fois encore, tout comme les échecs précédents à Brunete, Santander, Belchite ou dans les Asturies, le revers républicain à Teruel démontre à nouveau la supériorité militaire franquiste. Cette force sera utilisée quelques semaines plus tard dans les offensives sur l'Aragon et le Levant espagnol qui précèdent la bataille de l'Ebre.

            Au début du mois de mars 1938, cent cinquante mille hommes, C.T.V. italien compris, plus de deux cents char d'assaut et presque mille avions allemands et italiens entament l'offensive franquiste par la province de Castellón et l'Aragon jusqu'à la méditerranée. Divisée en deux axes, la percée rebelle au sud débute le 7 mars et prend le contrôle de Belchite, Alcañiz et Caspe en seulement dix jours. Pendant ce temps au nord, l'attaque commencée le 22 connaît un succès rapide avec la rupture en à peine une journée du siège républicain à Huesca ainsi que par la prise de Tardienta et d'Alcubierre le même jour. Depuis le sud, les troupes dirigées par le général Yagüe continuent d'avancer, passent l'Ebre, conquièrent Pina et occupent Fraga le 25, posant ainsi le pied en territoire catalan pour la première fois. Le 8 avril, elles tiennent Balaguer, Camarasa et Tremp et avec elles, les centrales hydroélectriques qui approvisionnent Barcelone. L'issue de la guerre ne semble plus faire de doute mais, après la conquête de Vinaròs, l'avancée rebelle s'arrête le 15 avril. Au nord, malgré la conquête de Barbastro, Vielha et du Val d'Aran, l'armée franquiste est ralentie à la Poche de Bielsa par la résistance de la 43° Division de l'Armée républicaine menée par le commandant de milice Antonio Beltrán Casaña, dit "El Esquinazau".

Refugiés de la P de Bielsa. 1938

            La progression rebelle va toujours de paire avec la fuite systématique vers la zone républicaine, des populations civiles en premier lieu, des militaires ensuite. Pendant l'offensive franquiste en Aragon, cette fuite se canalise surtout vers la Catalogne, donnant lieu à un exode intérieur aux dimensions considérables. Cependant, avec la conquête iminente du Haut-Aragon, au printemps 1938, ce sont environ 25 000 personnes qui se précipitent vers le territoire français dans un nouveau mouvement migratoire constituant la troisième sortie massive de population provoquée par la Guerre civile. Ce mouvement s'articule en deux phases : une première au mois d'avril composée des militaires de la 31° Division de l'Armée républicaine et de la population civile des vallées de Bénasque, Bielsa et Aran ; et, une seconde, constituée par la retraite de la 43° Division républicaine qui, après avoir résistée deux mois à la Poche de Bielsa, fuit vers la France.

            Martín Arnal Mur est un des milliers d'aragonais qui, en ces jours incertains, a traversé la frontière. Né à Angüés le 12 novembre 1921 dans une famille de dix frères et sœurs, il grandit plus rapidement et voit, comme beaucoup de jeunes de son âge, sa jeunesse brisée quand le coup d'Etat manqué donne lieu à une longue et sanglante guerre civile. Affilié à la Confédération Nationale du Travail (C.N.T.) à Angüés, il lutte contre l'armée insurgée mais se voit obligé de fuir vers la France avant l'avancée rebelle.[iii] Il raconte ainsi son passage de l'autre côté de la frontière en 1938 :

                               "Le front se brisa au-delà de Tardienta et Almudévar. Je partis du front, en direction de Siétamo. Ils avaient cessé les combats -à tort, je pensais que nous étions déjà perdus- et je vins en   courant depuis Castejón de Arbadiés, à côté de la rivière Guatizalema. Je revins à Angüés, et sur le chemin je rencontrai deux compagnons qui coururent avec moi en passant par Ibieca.

                               J'arrivai à la maison et je vis ma mère et mon père [ils avaient déjà tué deux enfants, ses deux    frères, José et Ramón, tous deux fusillés. Le premier à Huesca en aout 1936, le second en janvier 1937, aussi à Huesca]. Alors que mon père se mettait à manger les lapins, je raccrochai la couverture autour de mon cou et repartis en marchand jusqu'à Barbastro où j'arrivai pour la nuit. Mes parents arrivèrent à Barbastro et il est possible qu'ils soient passés à côté de moi sans me voir, blotti et fatigué, je restai  endormi dans une brouette, j'avais passé trois nuits sans dormir.

                               Le 26 mars, je me dis le matin : "Où est-ce que je vais ?" Peu partait pour les Pyrénées, la  grande majorité partait en direction de la Catalogne. Mes parents avec le chariot partirent pour la Catalogne. Moi, je partis vers Graus : "Je pars dans les Pyrénées !"

                               La 27° Division de l'Armée Populaire Républicaine et la 30° Division (dirigée par Del Barrio,  socialiste des Jeunesses Socialistes Unifiées) se dirent qu'elles allaient tenter d'installer une ligne défensive à Graus pour pouvoir établir le contact avec la 43° Division (celle de l'Esquinazau), mais     finalement cela ne se fit pas.

                               Je passai en France par Benasque. En arrivant à Benasque, sur l'esplanade de l'hôpital nous vîmes des mitrailleuses, des chariots, des ânes... etc. Le jour où j'y restai, deux Divisions passèrent, la 30°et la 27°, environ 20 000 hommes. Le matériel, une fois arrivé aux Pyrénées, ne pouvait pas passer à  cause des quantités de neige qu'il y avait et dans laquelle tu t'enfonçais. Et encore, c'était un très beau  jour.

                                Je continuai jusqu'à Sahún, je dormis une nuit ou deux au monastère de Guayente et je passai   en France le 1er avril 1938. Il y avait une filière de passage qui partait de l'hôpital de Benasque jusqu'à Bagnères-de-Luchon. Nous nous perdîmes à cause de la neige et, par chance, nous avons pu brûler les   quelques papiers et herbes que nous avions, évitant ainsi de congeler cette nuit. Un bataillon alpin vint  nous chercher, et c'est ainsi que j'entrai à Luchon. Je restai quatre jours et quatre nuits à dormir dans la    gare où nous faisions du feu entre les rails du train pour supporter le froid. Ensuite, ils nous transférèrent au garage Renault de Luchon et le jour suivant, ils commencèrent à constituer les trains.  Grâce au maire de Luchon, socialiste de gauche qui traitait bien les gens. Ils demandèrent : "qui veut   aller dans la partie franquiste ?" Peu, je pense même pas 50. Je restai en France encore quelques temps car j'avais la santé fragile.

                               Les antifascistes, les particuliers, se conduisaient bien à l'accueil. Mais je me souviens aussi de    la régularisation des réfugiés et de la séparation des familles. C'est quelque chose que je n'oublierai jamais. Ainsi, une fois séparés de notre oncle, ils nous emmenèrent à Angoulême dans une vieille usine  sans fenêtres, dans des conditions pénibles. Ici, nous restâmes 11 jours et c'est ici qu'ils nous firent vacciner. Nous étions environ 650 dans cette usine. Les habitants d'Angoulême, je pense par honte des    conditions dans lesquelles nous étions, firent une manifestation pour notre transfert qui arriva   finalement. "Où nous emmèneront-ils ?" nous nous demandions. Certains disaient qu'ils nous    emmenaient peut être à Paris, des choses de ce genre. Mais la première préoccupation des français était : "Et où on les met, où est-ce qu'on met les espagnols ?"

                               Finalement, nous fûmes transférés à Cognac où ils nous installèrent dans des baraquements. Plus tard, ils pensèrent que nous ne tiendrons pas ici. Considérés comme malades, pleins de poux et de  gale, nous fûmes finalement transférés à la prison municipale de Cognac où j'occupais la cellule numéro 2. Les personnes punies se retrouvaient au sous-sol. Ma cellule était un espace prévu pour quatre  détenus et nous étions 22. Ils jetèrent de vieux tapis par terre et c'est là que nous dormions, dans un           endroit où les poux circulaient en toute liberté.

                               Avec le manque de nourriture et les manques liés à mon passage par le col, j'étais très faible. A cela, il faut ajouter la séparation des familles qui, comme je l'ai dit avant, fut terrible, certains ont perdu leurs enfants ou de la famille proche. Ils commencèrent à séparer les basques, et après les aragonais. Les bébés étaient parfois recueillis par des familles françaises, mais beaucoup d'entre eux furent renvoyés en Espagne où ils se perdaient, traités comme des orphelins. Arrivés en France, quelques uns furent adoptés, changèrent de nom de famille et ne firent jamais parler d'eux. Ceux qui étaient rapatriés en Espagne, s'ils avaient de la famille ils étaient sauvés, sinon... le fascisme ne s'intéressait pas à eux".[iv]

            La Poche de Bielsa

            En mars 1938, la retraite de la 31° Division dont les troupes fuient en France majoritairement par Benasque, comme cela arrive à Martín Arnal, laisse la 43° Division dans une situation critique. La route de Barbastro devient compromise. Elle est rapidement coupée par les troupes rebelles et, dès lors, l'unité commandée par l'Esquinazau est isolée à Sobrarbe.

            Entourées en territoire espagnol et n'ayant plus que le flanc nord comme issue, les troupes de la 43° gardent les positions jusqu'à la mi-avril à l'abri des défilés et des montagnes de la vallée du Cinca. Pendant plusieurs semaines, les plus de 6000 hommes de l'unité républicaine tiennent le coup devant les franquistes, contenant leur avance par une première ligne de défense établie à Escalona, et une seconde à Laspuña. Finalement, ces lignes sont renversées et la débandade est inévitable. Des milliers de civils réfugiés à Bielsa provenant des autres communes de la vallée comme Labuerda, Puyarruego, Escalona, Lafortunada, ou Laspuña même commencent leur fuite vers la France, en plein mois d'avril, dans une montagne encore enneigée. Les bergers de la région, qui connaissent particulièrement bien le relief de la vallée, organisent les routes d'évasion et accompagnent femmes et enfants jusqu'à Parzán dans un premier temps, puis jusqu'au pic de Port-Vieux, lieu où les volontaires français les attendent avant de les aider à redescendre jusqu'à Aragnouet. Chemin qui correspond à notre route RECURUT 4.

           

Refugiados de la Bolsa de Bielsa. 1938

 Avec la majorité des civils partis en France, mi-mai, les troupes franquistes s'enfoncent dans la vallée après avoir assénée l'avant-garde de coup de mortier. Avec facilité, les troupes atteignent un Puyarruego abandonné mais voient leur avancée stoppée au défilé de Las Devotas où elles sont durablement malmenées par les effectifs de la 43° retranchés ici. Récompensés par les chefs de Gouvernement et d'Etat-Major - Juan Negrín y Vicente Rojo respectivement- les hommes de l'Esquinazau n'ont pas le temps de se reposer ; la valeur stratégique de la région fait que Franco y concentre davantage de troupes, cette fois appuyées par l'aviation. L'avancée franquiste est désormais imparable.

            Le 15 juin 1938, les avions de chasse Heinkel-51 frappent durement Bielsa et les autres communes de la région. Comme nous le savons, les centres urbains ont été évacués mais, bien qu'il n'y ait pas de victimes humaines, les dommages matériels sont incalculables. La région est complètement rasée. Rien ne reste pour ceux qui souhaitent revenir une fois le conflit terminé. Cachés pendant la journée, les hommes de la 43° s'organisent. Une fois la nuit tombée, ils commencent leur retraite par les mêmes chemins empruntés par les milliers de civils quelques semaines auparavant. Avant minuit, ils arrivent à Port-Vieux où la gendarmerie française les oblige à déposer les armes s'ils veulent entrer en territoire français. L'Esquinazau et ses hommes acceptent et arrivent à Aragnouet une heure plus tard, d'où ils seront transférés à Arreau. Dans ce village de la vallée d'Aure, les autorités françaises offrent le choix aux soldats en fuite entre Franco et Negrín. Selon Marc Ripoll, 411 décident de rejoindre l'Espagne de Franco par Irun. Les 6889 restant choisissent de continuer la lutte en réintégrant l'E.P.R., Ejército Popular de la República (Armée Populaire de la République), par Barcelonne.

            C'est ainsi que, le 16 juin 1938, le dernier soldat de la 43° Division passe la frontière par un Port-Vieux toujours couvert de neige, mettant fin à la résistance républicaine en Haut-Aragon.[v] Cependant, bien que la majeure partie des soldats utilise le territoire français comme une voie de passage pour réintégrer la lutte en Catalogne, environ 10 000 personnes restent en France.

            1940-1945

"Paqueteros"

            Déjà au XIXème siècle, la route à travers la frontière franco-espagnole par Port-Vieux qui, comme nous l'avons vu, a été suivie par des milliers de réfugiés et de soldats républicains fuyant les troupes franquistes en 1938, a aussi été utilisée par les contrebandiers, de bétail et de produits de consommation principalement. Développant leur activité entre la France et la Vallée de Bielsa, ils sont aussi connus sous le nom de "paqueteros" (paquete = paquet, colis). Non seulement dans la vallée de Bielsa mais sur l'ensemble de la chaîne pyrénéenne, les contrebandiers sont, pendant des décennies, à l'origine du maintien du commerce aux marges des lois économiques dictées par les autorités espagnoles et françaises par des chemins qu'ils ont eux-mêmes tracés. Ces routes servent, entre 1939 et 1945, à dissimuler le passage de marchandises par la frontière, mais permettent aussi la sortie d'Europe à ceux qui fuient les persécutions nazies ou qui souhaitent rejoindre Londres ou l'Afrique du Nord dans le but d'intégrer la lutte contre l'occupant et ses alliés.

            Différents réseaux d'évasion traversent les Pyrénées à cette période, permettant le transit de milliers d'évadés de France par l'Espagne. Dans leur fuite, les évadés comptent sur l'aide de guides de montagne expérimentés et de passeurs qui connaissent parfaitement les difficultés du relief des régions concernées. Ces derniers peuvent appartenir à plusieurs réseaux.[vi] Avant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de ces passeurs, bénéficiant d'un tel degré de connaissance du terrain, utilisent ces mêmes passages utilisés pour faire échapper les juifs persécutés, aviateurs, agents secrets démasqués et membres de la Résistance découverts, pour commercer différentes marchandises de part et d'autre de la frontière. Ces hommes sont des outils clefs afin d'éviter les tarifs douaniers et de maintenir l'activité commerciale des différentes vallées en période de conflit et de relations difficiles entre la France et l'Espagne.[vii]

            Un de ces paqueteros, fin connaisseurs de la vallée de Bielsa et du passage par Port-Vieux, est José Gistau, alias Barranco, un habitant de Chisagües (petit village appartenant à Bielsa). Né en 1910, José émigre en France en 1927 où il est employé dans une centrale hydroélectrique de la vallée d'Aspe.

"De ce côté, les choses n'allaient pas au mieux et beaucoup d'entre nous allaient en France pour travailler. Pour moi, dans un centrale hydroélectrique. Ma sœur était domestique à Tarbes et je réussis à  me placer dans les travaux de régulation de la vallée d'Aspe qui commençaient à Oloron-Sainte-Marie."

            Marié en 1934 à Le Plan-Aragnouet -arrivée de notre route-, et affilié presque en même temps au Parti Communiste Français (P.C.F.), durant la Guerre civile espagnole, il collabore activement au passage de fournitures depuis la France vers l'Espagne pour les troupes de la 43° Division de l'E.P.R. après être resté isolé dans la vallée de Bielsa au printemps 1938.

"Beaucoup de gens de gauche collaboraient. Des maîtres surtout. Tout le matériel qui arrivait ici passait de l'autre côté à dos de mule. Une nuit, nous avons traversé le col de Bielsa avec une centaine  de mules. Nous portions de tout. Des armes, des munitions, de la nourriture, des couvertures..."

            Il s'agit de souligner qu'avant que les troupes de la 43° abandonnent la vallée à la mi-juin 1938, "Barranco" a aussi aidé plusieurs réfugiés à passer la frontière par Port-Vieux.

"Ce fut un désastre. D'ici, les bombardements s'entendaient parfaitement. Ils retentissaient dans la montagne. Je passai jusqu'à Chisagües à la recherche des enfants de ma sœur. Je fis trois voyages. Un  pour chaque enfant. Des gens arrivaient de tous les côtés. De la vallée voisine, sept mille tête de bétail  partirent. Moins de la moitié arriva ici. De rapine, de faim... Il y eut de tout. [...] Les gens arrivaient morts. Malades, enfants, vieux, femmes... chargés comme des mules de choses qu'ils abandonnaient  dans la montagne, épuisés."

            Durant le second conflit mondial, Gistau joue le rôle de passeur en aidant des pilotes et des agents secrets alliés, des résistants ou des juifs en fuite à passer la frontière par le col de Bielsa, Port-Vieux et le col de Barrosa. José le raconte de la sorte : "Je les passais toujours de nuit. Je les amenais jusqu'au col et ils attendaient le petit jour pour descendre. J'aurais pu devenir riche. Certains l'ont fait. Surtout avec les juifs." Cependant, mi-1943, Gistau doit cesser son activité et se cacher quand il se sait poursuivi par les nazis. De fait, la pression exercée par les troupes allemandes sur les bois autour d'Aragnouet, spécialement à partir de fin 1942 - début 1943, donne ses fruits quand ils découvrent une des plus importantes maisons d'accueil tenue par les passeurs à proximité de la frontière, alors qu'un mariage français y est célébré sous couvert d'une petite épicerie. Selon José, la femme du propriétaire -lui-aussi proche du P.C.F- l'a dénoncé avec pour conséquence la chute d'une bonne partie du réseau local d'évasion qui fait passer des fugitifs dans la région.

"Les nazis découvrirent le refuge de la résistance dans les bois de Le Plan et ce fut un massacre. Communistes et membres de la résistance se réunissaient dans le même site qui servait de base d'opération pour franchir la frontière. C'était le petit commerce du village. Son propriétaire était un homme aux grands idéaux. Mais sa femme le dénonça et ils tuèrent tout le monde, sauf elle  évidemment".

             Cependant, loin d'interrompre définitivement son activité, avec la libération de la France, "Barraco" revient à ses activités en aidant des membres du maquis à traverser la frontière et en reprenant la contrebande. Comme le souligne le journaliste Sergio Sanchez, "pendant des années, la maison Barranco de Le Plan-Aragnouet a constitué le point de départ de la contrebande dans la région." En outre, il est certain qu'en plus de José Gistau, d'autres paqueteros ont eux-aussi transité par notre route, et d'autres encore ont relié les deux côtés de la frontière par des passages proches. Parmi eux, nous pouvons mettre en lumière José Brun, de la maison Xanca ; Salvador et Jodias, à Bielsa ; Domingo Vera Bandrés, "Domingón de Botaya", à Jaca ; Juan Bernard, à Parzán; Francisco Pérez, à Ansó ; Juan de Tardán, les frères Antonio et Joaquín Ballarín, à Gistaín ou Luis Auset "Moliner" qui réussit à passer par Le Plan des évadés de la vallée d'Aure avant de disparaître, à la fin des années 1940, dans le sud de la France.[viii]

            Le maquis

            Les actions remarquables que le maquis a accompli à l'hiver 1944 sont nombreuses entre les vallées de Bénasque, de Chistau et de Bielsa. Cependant, en nous concentrant sur celles qui ont lieu dans ces dernières, là où passe notre route, il s'agit de souligner qu'un contingent de 300 guérilleros, appartenant à la 186° brigade de guérilleros, pénètrent en territoire espagnol par le pic d'Urdiceto et, après avoir laisser derrière les populations de Sin et de Saravillo, arrivent au défilé de Las Devotas, lieu emblématique où quelques années auparavant la résistance de la 43° Division de l'E.P.R. a triomphé des troupes rebelles, au moins pour quelques temps.

            Comme le signale l'historien Ferrán Sánchez Agustí, s'il est certain que cette incursion de la 186° brigade est une manœuvre de distraction pour faciliter le cheminement de la grande concentration de guérilla dans le Val d'Aran, il n'est pas moins sûr qu'en théorie, les manœuvres de la 186° ont un double objectif : contacter les effectifs de la 21° Brigade et prendre le contrôle du secteur compris entre les rivières Cinqueta et Cínca. La première action que les hommes de la 186° accomplissent en territoire aragonais après avoir franchi la frontière est de tenter de couper l'accès à Bielsa par la route. L'objectif est d'isoler la commune de Aínsa en Haut-Aragon pour ensuite établir une position avancée afin de coordonner l'action des autres groupes de guérilleros qui opèrent dans les régions limitrophes. Toutefois, les guérilléros n'ont pas atteint leur but et la mission a été annulée.[ix]

            Les hommes de la Brigade X menés par Bernardino Taratiel ont des objectifs similaires. Leur but est de pénétrer en territoire espagnol par Urdiceto et de contacter les hommes de la 21° Brigade. Le 29 octobre 1944, ils entrent en Espagne par Urdiceto et continuent par la Sierra de Espierba jusqu'à ce que leur progression soit arrêtée à Laspuña. Dans les escarmouches qui se produisent là-bas, un garde et deux guérilleros trouvent la mort. De plus, cinq d'entre eux sont blessés et plusieurs sont faits prisonniers, sans armes pour la majorité, accusés d' "essayer par la force et la propagande de renverser l'actuel régime politique espagnol au profit d'une Union Nationale Républicaine".

 

L'expérience de Lorenzo Salcedo Murcia

Né à Galera, Grenade, en 1926, barbier de profession, célibataire, fils d'immigrés économiques en France dans les années 1920, Lorenzo participe activement à la Resistance intérieure française au côté des guérilleros espagnols. Leader charismatique, il est élu commandant par ses compagnons guérilleros après la libération de la prison de Nontron (Dordogne). Il les dirige dans les différentes opérations qu'ils effectuent en Espagne en octobre 1944. Témoin de la fusillade menée par les hommes de la X° Brigade près de Lafortunada, il continue d'avancer vers le sud jusqu'à ce qu'il soit arrêté à El Tormillo.

Refugiés de la Poche de Bielsa. 1938

                        "Traverser les Pyrénées fut très dur. Ils étaient tout enneigés et gelés. Il y avait des gens qui n'étaient pas préparés et qui ne purent pas suivre. Une quarantaine ne purent faire l'ascension, la  majorité retourna en France et quelques uns disparurent dans la montagne".[x]

            Condamné à 12 ans et un jour, Salcedo purge sa peine à cheval entre les prisons de Torrero à Saragosse et celle de San Miguel à los Reyes. Remis en liberté en 1951 grâce à une remise de peine, il vit à Motril (Grenade) jusqu'en 1953, mais, se sachant surveillé, il décide de retourner en France par un passage clandestin proche d'Irun, sur notre première route, avec l'aide d'un ami passeur.

            1950 - 1970

            Comme pour la majorité de la population de la comarque du Sobarbe, les habitants de la vallée de Bielsa font aussi partie intégrante de l'exode rural qui, dans la décennie 1950, voit des villes et villages abandonnés au profit de la recherche d'une opportunité de travail dans de plus grandes entités urbaines comme les capitales de comarque ou de province. Ces mouvements produisent une première phase caractérisée par l'installation d'une bonne partie de cette population dans des villes comme Monzón ou Huesca. La réforme économique initié par le Plan de Stabilisation à la fin de la décennie favorise l'industrialisation et la croissance de grandes villes espagnoles qui demandent une main d'œuvre jeune, fournie, là-aussi, par la population rurale. Dans le cas de la vallée de Bielsa et du reste de la comarque du Sobrarbe, la population qui émigre prend Barcelone et Saragosse comme principales destinations. Ainsi, dans certains villages de la comarque, la culture et les terres sont abandonnées, réduisant de fait drastiquement le nombre de tête de bétail ; bureaux et ateliers qui garantissaient, dans une bonne mesure, les services à ces petites populations, sont eux-aussi abandonnés ; enfin, le petit commerce entre les vallées se trouve lui aussi réduit de façon considérable, laissant les habitants dans l'incapacité de s'approvisionner en produits importants.

            C'est ainsi que, dans le sillage de l'autobus qui contient les jeunes de la vallée à la recherche d'une opportunité à la ville, il ne reste qu'une société vieillissante avec peu de capacité d'initiative. La vallée plonge dans une profonde dépression, alimentée, au milieu des années 1960, par le départ de certains voisins, eux-aussi à la recherche d'une opportunité économique, mais de l'autre côté de la frontière. Ce flux qui, pour les plus anciens de la région, ne paraît pas plus étrange que les départs pour Barcelone ou Saragosse, puisque durant des siècles, les échanges économiques entre les deux versants pyrénéens ont été maintenus et ont rempli de vie la vallée ainsi que les autres vallées frontalières.[xi]

            Cependant, ces passages en montagne qui, jusqu'à maintenant, ont été les protagonistes du transit de personnes et de marchandises, trouvent un grand compétiteur au milieu des années 1970. En 1976, l'ouverture du tunnel international Bielsa-Aragnouet suppose un changement total de l'économie, non-seulement de la municipalité de Bielsa, mais de toute la vallée. L'élevage, qui a survécu à l'exode rural des décennies précédentes comme occupation principale de la population active de Bielsa, donne lieu au développement de différentes activités économiques en relation avec le tourisme. Parmi elles, le commerce international, que les habitants de la partie française avaient déjà adopté, et qu'ils suivent encore, fait d'eux des clients réguliers pour un certain nombre d'établissements côté espagnol, générant ainsi une importante activité commerciale dans la région. Et, comme avant, sinon l'utilisation des chemins clandestins et des contrebandiers, la frontière demeure, jour après jour, non comme un point de séparation mais comme un point de contact pour des milliers de personnes qui habitent de part et d'autre de cette dernière.

 


[i] CASANOVA, Julián, República y guerra civil, Crítica Marcial Pons, Barcelona, 2007, pp. XV-XX.

[ii]Les calculs les plus plausibles situent les pertes à plus de 70 000 républicains et à environ 40 000 franquistes durant toute la bataille de Teruel. CASANOVA, Julián, República y guerra civil, p. 383-385; PRESTON, Paul, La guerra civil española, 1936-1939, Plaza y Janes, Barcelona, 1987, pp. 209-212.

[iii]Angües, avant que la Guerre civile n'éclate, compte 108 affiliés à la C.N.T. parmi lesquels se retrouvent Miguel Chueca de Saragosse ou Ramón Acín et Francisco Ponzán Vidal de Huesca. Tous conscients de leur importance stratégique bien que la région soit occupée au début de la Guerre civile ; le 25 juillet 1936, elle repasse sous autorité républicaine jusqu'à sa perte définitive au profit des rebelles en 1938.

[iv]Témoignage du passage en France en 1938 de Martin Amal Mur obtenu par l'entretien réalisé avec ce dernier en avril 2008 à Angüés, Huesca.

[v] Javier Rubio revoit le calcul à 23 000 ou 24 000 réfugiés divisés en deux phases : une première qui correspond à la retraite des civils et de la 31° Division républicaine en avril 1938 pour un total de 15 000 à 16 000 personnes. Et une seconde qui correspond à la retraite des militaires républicains de la 43° au mois de juin qu'il chiffre à 8 000 individus de plus. RUBIO, Javier, La emigración de la guerra civil…, pp. 60-64. Cette analyse est partagée par Louis Stein dans STEIN, Louis, op. cit., p. 24., et citée par Secundino Serrano en SERRANO, Secundino, op. cit., p. 36. Alors que Alicia Altred retient le nombre de 24 000 fugitifs entre mars et juin 1938, précisant que les deux-tiers sont des combattans. ALTED, Alicia, La voz de los vencidos…., p. 41.

[vi]Selon l'historienne Emilienne Eychenne, 33 000 français se sont évadés par les Pyrénées. D'autres sources estiment que les fugitifs français seraient environ 25 000, auxquels il faut ajouter quelques 500 officiels en mission secrète, plusieurs centaines de polonais et environ 5000 aviateurs (3800 britanniques et canadiens, et environs 1000 américains). En plus des nombreux juifs, bien que beaucoup d'entres eux sont inclus dans les français et polonais. Avant la danse des chiffres, Sánchez Agustí situe le nombre de fugitifs par les Pyrénées entre 30 000 et un maximum de 50 000 ; quelques historiens, comme Daniel Arasa, élèvent le nombre à 80 000. A la fin de la guerre, quand le vent a tourné, quelques milliers d'allemands ont aussi trouvé refuge en Espagne. EYCHENNE, Émiliene, Pyrénées de la liberté, les évasions par l'Espagne 1939- 1945, Privat, Toulouse, 1998.

[vii]Ce transit organisé de personnes qui passe de France à Espagne pendant la Seconde Guerre mondiale est le thème de plusieurs livres récents. Parmi eux, "Espías, contrabando, maquis y evasión. La II Guerra Mundial en los Pirineos" de l'historien catalan Ferrán Sánchez Agustí (Ed. Milenio, Biblioteca de los Pirineos, nº 6, Lérida, 2003.) Le livre traite, principalement, des réseaux d'évasion qui opèrent dans toute la chaîne de montagne et, bien qu'il développe davantage sur les passages dans les Pyrénées catalans et, dans une moindre mesure, navarrais (plus utilisé de part ses difficultés moindres), il fait aussi référence aux passages aragonais. En grande partie, la réalisation de l'article que vous avez sous les yeux est basée sur les dates et informations qui font référence à nos montagnes. Avant de se concentrer sur ces dernières, il s'agit de faire des considérations générales sur les personnes et leur nombre qui traversent la chaîne pyrénéenne durant cette période mouvementée de notre histoire récente.

[viii] Citations de José Gistau et dates sur les autres paqueteros de la région dans SANCHEZ; Sergio, "José Gistau, paquetero de suerte", El mundo de los Pirineos, nº 3, mayo 1998.

[ix] SANCHEZ AGUSTÍ, Ferrán, Maquis y Pirineos. La gran invasión (1944-1945), Milenio, Lleida, 2001, p. 176.

[x] Ibid, p.180.

[xi] RUBIO BENITO, María Teresa, "Envejecimiento demográfico y actividad agraria en el Valle de Gistaín", Espacio, tiempo y forma, serie VII, Geografía, t. 7, 1994, pp. 135-200

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