1930-1939

Milices pyrénéennes et passeurs de frontières improvisées

Le 28 Aout 1936, le comité Central des Milices Antifascistes donnent le feu vert au projet, présenté par différents groupes nationalistes, de créer une unité militaire alpine destinée à couvrir le Haut-Aragon désert et à surveiller les passages frontaliers des Pyrénées catalans. Quelques semaines plus tard, les Milicies Pirinenques voient le jour. A la fin du mois d'octobre, deux compagnies -connues sous le nom de "Groupe Alpin de Sabadell- sont déjà déployées dans le secteur de "Jaca", un bataillon de raquettes se trouve à Figueras et, enfin, une autre compagne de ski à Barcelone, installée dans l'école des Scolopes[i] de la ville.

En novembre 1936, encore dans la zone de "Jaca", les Milicies ont 150 hommes de plus. Ce sont d'anciens militants de Estat Català qui ont abandonnés sans aucune explication les Pirinenques pour s'engager de nouveau dans l'Estat Català. Ils s'emploient désormais à un travail clandestin qui consiste à faire passer illégalement des personnes fuyant la Catalogne, vers la France, et ce, en étant payés à l'avance pour le service.[ii] "Des voyages" qui en général, selon la même source, finissent en vols ou en assassinats. C'est l'une des nombreuses excuses qu'ont fait valoir les pyrénéens au moment du débarquement en Cerdagne. En effet, l'Estat Català maintient cette même activité jusqu'à la fin du mois d'avril 1937 avec une permanence de huit personnes à Areu (Vall Ferrera). Cette section, dirigée par Josep Tramunt, membre du Conseil Exécutif, responsable de la défense interne du parti et chef des milices, gagne 5000 pesetas par service individuel. Une partie de ces hommes intègre la police des frontières avec l'excuse de dépendre de la Generalitat se situant dans des villes telles que Puigcerdà ou dans des villages comme Bellver de Cerdagne.[iii]

 

En Guerre

Dans chaque villages qui composent la Cerdagne catalane, la Guerre civile espagnole est vécue différemment mais avec un dénominateur commun : une expérience révolutionnaire anarchiste. Cette expérience modifie subitement, et ce pendant plusieurs mois, l'ordre établi et suppose l'accueil perpétuel d'habitants dans cette région et dans celles de l'Alt Urgell et de Bergueda. La guerre et la tentative révolutionnaire sont sanglantes pendant les trois premiers mois du conflit. Pendant ces premières semaines, les religieux et les conservateurs sont durement réprimés. La violence révolutionnaire fait 128 victimes à Bergueda, 52 en Cerdagne, et 88 à Alt Urgell. Cependant, c'est la violence rebelle qui, quelques mois plus tard, provoque de nouvelles victimes dans ces trois régions et, plus particulièrement, en Cerdagne avec les bombardements fascistes de janvier et d'avril 1938.

 

Puigcerdà: une pluie de plomb

"Depuis presque une semaine, la sirène de Puigcerdá mettait en garde. Comme elle ne voulait que rien arrive, les avertissements alertaient les gens. A midi pile, la sirène retentit. Vingt secondes plus tard, le vrombissement des moteurs se faisaient entendre et, dans le ciel, à une altitude de 1700 mètres, huit grands monoplans trimoteurs apparaissaient. Ils étaient divisés en deux voies, la première avec cinq avions et la deuxième avec trois. Ils arrivaient de Ripoll.

Arrivés par le nord de Puigcerdá, les appareils virèrent à droite et pendant que les cinq premiers survolaient la gare à quelques 150-200 mètres, la terrible pluie commença. Manifestement les pilotes évitaient de bombarder le centre de la ville et se rapprochaient de plus en plus de la frontière en poursuivant leur chemin vers Ur ou Age sans jamais sortir du territoire espagnol. Cependant à un moment donné, un des appareils, après avoir viré de bord, fut sur le point de rentrer dans l'espace aérien français. Immédiatement, les soldats français du poste frontière allumèrent de grands fumigènes pour signaler la ligne frontalière et pour que les avions rectifient leur position".[iv]

Ces mots sont publiés dans le journal L'indépendant de Perpignan dans une chronique sur le bombardement rebelle de Puigcerda du 21 avril 1936. Cependant, ce n'est pas la première fois que les avions fascistes laissent tomber des tonnes de plomb sur la capitale de la Cerdagne. En effet, trois mois auparavant, le 3 janvier 1938, des avions italiens bombardent déjà la capitale dans le but d'interrompre la supposée entrée de matériel belliqueux provenant de France par la gare de Latour-de-Carol. Une partie du plomb déversé sur la Cerdagne atterrit du coté français de la frontière provoquant de grandes répercutions internationales.

Inauguration du Tranpyrénéen. Gare de Puigcerdà. 1929. Agence de presse Meurisse.

En avril, la gare de Puigcerdà est de nouveau prise mais cette fois-ci, les troupes rebelles se concentrent sur les quais espagnols. Après avoir survolée la gare, l'aviation fasciste lâche sa charge au niveau du pont mais celui-ci reste intact. Les bombes atteignent quand même les wagons de munitions et d'approvisionnement qui se trouvent dans la gare. Après les bombes, le silence. Dix personnes sont mortes. Puigcerda reste muette et aveugle car les bombes ont également atteint la centrale électrique. Il y a, parmi les "dommages collatéraux"  de ce bombardement, la destruction de la Grange Puigbò où vivaient provisoirement des réfugiés de Vinaced qui fuyaient l'avancée fasciste comme beaucoup d'autres plus tard, depuis l'Aragon jusqu'à la Catalogne et ensuite, jusqu'à la France.[v]

 

La Retirada

Après la conquête rebelle du Haut-Aragon et de Castellon, la République, divisée territorialement et attaquée sur tous les fronts, déploie ses derniers efforts militaires pour la reconstruction de l'armée de l'Est en jouant sur l'apport des unités repliées vers la Catalogne tout au long de la guerre. Pendant ce temps, au sein de l'armée franquiste, l'idée d'une offensive finale rapide contre la Catalogne prend plus de force à chaque victoire. Cependant, c'est Valence que Franco ordonne de frapper à la fin du mois de juin 1938.

Fidèle à son idée de guerre d'usure et convaincu du potentiel de son armée, Franco prédit une conquête rapide de Valence en estimant son arrivée dans la capitale du Turia le 25 juillet. Mais, à cinquante kilomètres de Valence, la progression des troupes est retenue par une bonne défense républicaine. Dans la nuit du 24 au 25, des unités de l'armée républicaine, sous le commandement du communiste Juan Modesto, traversent la rivière de l'Ebre en suivant le plan élaboré par le général Vicente Rojo pour unir de nouveau le Levant espagnol et la Catalogne. C'est ainsi que commence la bataille de l'Ebre, la plus pénible et la plus longue de toute la guerre.[vi]

Pendant presque quatre mois, plus de 250 000 hommes se battent dans la vallée de l'Ebre jusqu'à la victoire des troupes franquistes le 16 novembre 1938.[vii] A peine un mois plus tard, Franco ordonne à son armée d'avancer sur l'axe de la rivière dans le but de vaincre le front républicain et de commencer le combat contre la Catalogne. Mi-janvier 1939, Tarragona tombe aux mains des rebelles, suivi de Barcelone le 26 et de Gérone le 4 février. Face à la progression rebelle en territoire catalan, un grand nombre de personnes apeurées fuient vers la frontière. La Retirada, plus important mouvement migratoire de l'histoire contemporaine espagnole, a déjà commencé. Cette quatrième sortie du territoire est la plus importante provoquée par la Guerre civile espagnole.

Passage des refugiés sur la passarelle de Bourg Madame /Collection Berlic

Entre janvier et février 1939, presque un demi-million de réfugiés, civils et militaires, arrivent en territoire français. La plupart sont passés par les frontières de Port Bou - Cerbère, de La Junquera - Le Perthus, de Camprodon - Col d'Ares - Prats de Mollo et de Puigcerda - Latour-de-Carol - Ossèja. Les voies qui connectent l'Espagne à la frontière française sont paralysées. Une marée humaine, à pied ou à bord de tout type de véhicules, envahit les chemins et routes, chargée du peu qu'elle peut sauver dans cette fuite soudaine.

La fuite vers la France est difficile en raison de l'avancée des troupes franquistes qui poursuivent et tirent sur les refugiés en retraite. Coté français, l'administration est débordée. Elle doit maintenir la frontière fermée jusqu'à la nuit du 27 au 28 janvier. Le 31 janvier, elle autorise le passage des civils, puis des blessés. A partir du 5 février par Cerbère et du 6 par Le Perthus, elle accepte l'accès des miliciens et soldats. Entre le 9 et le 11, l'essentiel du Groupe des Armées Républicaines de la Région Orientale entre en territoire français. Deux jours plus tard, c'est au tour des derniers soldats républicains qui se sont échappés[viii]. A leurs cotés, il y a également près de 5 000 brigadiers internationaux qui avaient choisis de continuer la lutte après avoir été officiellement licenciés à Barcelone en octobre 1938.  

 

Francisco Ponzán, alias Vidal

Francisco Ponzán Vidal est né à Oviedo le 30 mars 1911 au sein d'une famille modeste. Fils de Agapito Ponzán Tresaco et de Tomasa Vidal Bellosta, il grandit avec ses cinq frères à Huesca. Il est élevé par sa mère (une femme très pieuse) après le décès de son père alors qu'il n'a que 8 ans. Il étudie d'abord à l'Ecole Salésienne de Huesca puis, à ses quatorze ans, il intègre l'Ecole Normale où il rencontre son professeur le plus influent : Ramon Acin. C'est un professeur de Huesca, anarchiste et admiré de ses élèves pour son intelligence, sa culture, sa générosité et son humour. Il est assassiné en aout 1936 par les troupes rebelles.

Entre les leçons de Acin et la bibliothèque de son père (employé de la Compagnie des Chemins de fer du Nord, cultivé, non conformiste, et présent dans de nombreuses manifestations ouvrières de l'époque), Ponzán découvre les idées anarchistes qui l'ont accompagnées toute sa vie. Il continue ses études pour devenir instituteur à Huesca où il obtient son diplôme et fait ses premiers pas dans l'activisme syndical. Il commence à exercer son métier à l'âge de 18 ans dans les villages de Ipas, Sabiñanigo, Castejon de Monegros, Borrés, Novés, Berdùn, tous dans la région de Huesca, jusqu'à ce qu'il obtienne finalement un poste dans le hameau de Baos-Corzan dans la région de La Corogne. De fait, la coup d'Etat l'a presque surpris en terres galiciennes mais c'est à Huesca, où il est rentré pour les vacances scolaires, qu'il voit le soulèvement rebelle et les prémices du conflit espagnol.

Une fois la résistance épuisée à Huesca, Ponzán décide de fuir vers la zone républicaine où il est intégré au Service de Renseignement Militaire républicain. Il est à la tête d'un groupe dans le Service d'Information Spécial Périphérique (SIEP), spécialisé dans la recherche d'informations et le sabotage des lignes ennemies. Il se consacre à cette activité pendant tout le conflit même si, face à l'approche de la chute de la Catalogne, son travail et celui de son équipe sont sérieusement compromis. A ce moment-là, il obtient un laissez-passer et traverse la frontière par Puigcerdà. Une fois de l'autre côté, après un court passage par le camp de Bourg-Madame, il est transféré avec plusieurs de ses camarades au camp d'internement de Le Vernet d'Ariège.

Grâce à la collaboration de deux familles aragonaises, émigrées économiques vivant à Varilhes, près de Le Vernet, et à un mécanicien français, militant communiste, qui l'a embauché dans son garage, Ponzán parvient à sortir du camp et à retourner dans le Conseil Général du Mouvement Libertaire. De ce fait, pendant l'été 1939, il est appelé d'urgence pour organiser un groupe d'action chargé de libérer les militants anarchistes internés dans différents camps franquistes. Il accepte la mission pour laquelle il utilise les armes et le matériel que le groupe du SIEP a caché à la frontière avant d'arriver sur le territoire français. Cependant, malgré un succès rencontré à plusieurs reprises, la mission de mai 1940 dirigée par Ponzán pour sauver plusieurs détenus de la prison de Huesca, parmi lesquels se trouve son ami Manuel Lozano Guillén, échoue. Ponzán est blessé à Boltaña (Huesca) et doit se réfugier en territoire aragonais pendant un temps avant de pouvoir rentrer en France.

 

Un chemin particulier

A la fin de l'automne 1938, l'avancée vers l'Ebre des troupes républicaines est freinée mais, le front catalan couvert, depuis la frontière jusqu'à la route de Lérida-Barcelone, par l'Armée de l'Est dirigée par Juan Perea Capulino, est sur le point de recevoir l'assaut final franquiste. Cet assaut commence le 23 décembre 1938. En à peine un mois, l'armée rebelle prend totalement le contrôle sur la Catalogne. Le 26 janvier 1939 les troupes de Yagüe et de Solchanga entrent dans Barcelone et, après avoir pris possession de la ville, se dirigent vers le nord. Le village de Seu d'Urgell est ensuite occupé par Muñoz Grandes le 5 février pendant que les troupes de Moscardo partent vers Ripoll, puis vers Puigcerdà.

Pendant les derniers mois de la guerre, l'action du SIEP est compromise par les continuels changements de front de bataille opérés par les troupes franquistes. Face à la conquête de la Catalogne, Ponzán et ses hommes restent isolés, sans aucun contact avec le parti républicain situé près de la frontière française de Puigcerda. Grâce au travail d'Antonio Tellez Sola, le déroulement de la retraite de Francisco et son arrivée en France sont mieux documentés.

"Quelques jours avant [l'effondrement des défenses républicaines], vu la catastrophe inévitable, Ponzán sollicita un laissez-passer pour aller chercher sa sœur Pilar, enseignante à Amer (Gérone) depuis le mois d'aout 1938. Il prit la route de Puigcerdà, mais en voyant la rapidité de la progression ennemie, il pensa qu'elle avait certainement dû rejoindre son amie Caridad Olaquiaga qui travaillait en tant qu'institutrice dans une colonie nommée los Suizos, près de Bourg-Madame. En arrivant là-bas il constata que le personnel et les enfants de la colonie avaient été évacués. Déçu, il voulu retourner à Gérone, toujours à sa recherche, mais ses amis le dissuadèrent de risquer sa vie bêtement. Le plus probable était que sa sœur, par n'importe quel moyen, avait du prendre le chemin de La Jonquera".[ix]

Et, en effet, c'est ainsi que cela s'est passé. Pilar Ponzán et une autre institutrice, Paloma Plá Pechovierto, sont arrivées à Figueras où elles ont rejoint le cortège funèbre d'une République moribonde qui avance lentement vers le passage frontalier de La Jonquera - Le Perthus. Au milieu de cette marée humaine qui traverse la frontière, Pilar et Palmira rencontrent Caridad, une ancienne connaissance qui va dans la même direction avec d'autres amis dans une vieille voiture. Tout le monde se serre dans le véhicule et ils continuent ainsi la route avec Palmira et Pilar à bord jusqu'à ce que la voiture cesse de fonctionner en raison de la surcharge de poids. Ils abandonnent la voiture mais heureusement, ils sont prêts de La Jonquera et le groupe s'est joint à pieds au "cortège muet des vaincus" qui atteint Le Perthus peu de temps après.[x]

"Femmes et hommes, nous avions honte de pleurer, en constatant notre impuissance. Des larmes abondantes coulaient sur nos joues pour soulager notre immense peine, et, silencieux, sans prononcer aucun mot, nous arrivâmes en terre française. Nous étions au Perthus. [...] Et, en se retournant, Cari dit entre les sanglots: -A bientôt notre Espagne, tu restes dans notre cœur ! A quoi tous les autres avaient répondu en cœur et émus: -A bientôt !-".[xi]

En tant qu'homme prévoyant, Francisco Ponzan obtient un laissez-passer de 24h qui lui permet de traverser la frontière et d'arriver à Bourg-Madame. C'est un permis qu'il obtient grâce à son grade de lieutenant du SIEP sous prétexte d'examiner personnellement les conditions dans lesquelles va s'effectuer le passage des troupes républicaines dans le secteur de Puigcerdà. Cependant, avant d'être intercepté par la gendarmerie française, Ponzán et ses hommes réussissent à mettre en sureté une grande partie des armes qu'ils portent. Des armes qui, quelques années plus tard, seront de nouveau utilisées pour se protéger dans les activités de transit frontalier.

 

1940-1945

Réseaux d'évasion

La première activité à laquelle les espagnols contribuent pour la Résistance en France est la création, la gestion et le développement de petits réseaux d'évasion. Réseaux qui, avec le temps, augmentent de taille et d'importance et sont finalement intégrés aux services secrets alliés. Opérationnel dès 1939, après l'armistice, ce type de voies est d'une grande utilité pour ceux qui fuient le territoire occupé. Parmi ceux qui traversent la frontière franco-espagnole pendant cette période il y a : ceux qui souhaitent faire parti du Service de la France Libre à Londres et en Afrique du Nord, les réfugiés étrangers qui doivent entrer ou sortir de la métropole, les aviateurs alliés tombés en territoire ennemi, des soldats qui ont trouvés, en elles, la possibilité de s'évader et de retourner dans leur pays et, bien sûr, les milliers de juifs qui ont réussis à échapper à la persécution nazi grâce à elles.

Des résistants français, des agents britanniques et des réfugiés espagnols collaborent étroitement dans le processus de formation, de développement et de maintien de ces réseaux. Une collaboration qui amène certains agents espagnols ou groupes, déjà opérationnels pendant la Guerre civile espagnole dans le service de renseignements républicain, à être intégrés dans les organisations franco-britanniques de l'Intelligence Service britannique (IS) ou des Renseignements français.

Arrivée armée republicaine route neutre / Collection Berlic

Beaucoup d'aragonais, fins connaisseurs du relief pyrénéen, sont guides pour les passages frontaliers franco-espagnols au sein de ces réseaux. En plus des intempéries en montagne, ils doivent faire attention à la surveillance permanente de la police de Vichy, des informateurs locaux, à la GESTAPO, à la police franquiste mais aussi (si la destination est le Portugal) à la police de Salazar. Pour les éviter, il est indispensable de pouvoir compter sur ces guides expérimentés mais aussi sur les centres d'accueil et sur les collaborateurs qui assurent le succès des missions en offrant un refuge et du soutien à ceux qui sont en transit.

Un des aspects clés du bon fonctionnement des groupes est le travail d'intendance et de mise en relation réalisé par les collaborateurs. Ce sont souvent des femmes qui mènent à bien ces travaux, étant moins suspecte aux yeux des troupes ennemies. Leurs activités consistent à mettre en relation les groupes, obtenir des vêtements pour les fugitifs et leur donner les faux documents. Pour cela, tout un réseau parallèle de contrefacteurs et de couturières travaille dans l'ombre.

Dans un éventail d'opérations qui s'étendent de la frontière belge jusqu'à Lisbonne et Gibraltar, plusieurs circuits se sont implantés dans la zone pyrénéenne. La frontière franco-espagnole constitue l'un des points sensibles de ce réseau d'évasion où les aragonais sont des acteurs directs des activités de ce groupe.

 

Le groupe Ponzán

Conscients du travail accompli par le "Groupe Ponzán" depuis la fin du conflit espagnol, les services secrets alliés s'intéressent rapidement aux activités du réseau anarchiste et c'est l'Intelligence Service britannique - à travers l'agent "Marshall" vivant à Foix, directeur du Action Service de la Military Intelligence en France, dont le secrétaire est José Estévez Coll- qui prend contact avec Ponzán en novembre 1939. Un peu plus tard, les services de renseignements (SR) et de contre-espionnage français (CE) font de même grâce au commandant Naura "Papa Noël" (SR) et au lieutenant Robert Terres "Tessier" (CE).

Après la défaite française en juin 1940 -avec la collaboration entre les libertaires et les alliés qui doit encore se consolider- les britanniques quittent le territoire français. Mais avant de retourner en Angleterre, "Marshall" informe le CE du potentiel du "groupe Ponzán". Ce contact murit quelques mois plus tard, au début de la collaboration entre les deux au mois d'aout de la même année. Un poste de commande pour les missions du groupe Varilhes est mis en place même s'il est déplacé à Toulouse un mois plus tard. De fait, c'est dans la capitale du Midi que Ponzán rencontre Camille Soula, une agent de l'IS qui le met en contact avec Ian Garrow (agent britannique du War Office qui dirige depuis décembre 1940 un réseau d'évasion dont la base est à Marseille, PAT). Après plusieurs réunions avec Ponzán, il  l'intègre à son réseau en avril 1941.[xii]

PAT est une unité militaire travaillant sous les ordres du War Office qui est en activité de janvier 1941 jusqu'à septembre 1944. C'est une période durant laquelle elle  met en contact ses agents grâce aux articles de presse, aux messages radiodiffusés et aux lettres transportées dans les bateaux de la Marine de guerre alliées de Genève et de Barcelone. Créée par le capitaine de l'Armée Britannique, Ian Garrow, en janvier 1941, la direction est passée aux mains du lieutenant-colonel O'Leary d'octobre 1941 à mars 1943. C'est le moment où le réseau adopte son nom le plus connu de PAT O'LEARY jusqu'à ce qu'O'Leary soit arrêté en mars 1943 par la GESTAPO. Il est ensuite appelé FRANCOISE, aux mains de Marie-Louise "Françoise" Dissart jusqu'à la libération de la France.[xiii]

Le travail de Ponzán et de son groupe dans PAT, PAT O'LEARY et FRANCOISE se spécialise dans l'organisation du passage de la frontière franco-espagnole en comptant sur l'aide de guides de montagnes expérimentés, de maisons d'accueil et de services auxiliaires qui ont contribués à l'évasion de pilotes alliés abattus, de résistants français, d'agents de la France Libre, de juifs persécutés et au transport de courrier provenant des différentes organisations de la Résistance. Mais le trajet pyrénéen, en plus de soumettre les agents et les évadés au dures conditions météorologiques, implique un grand risque vu que la surveillance dans la zone est permanente. De fait, la Gestapo, la police de Vichy et la police franquiste rendent le contrôle de la frontière extrême, particulièrement à partir de la fin de 1942. C'est le moment où les six membres du groupe Ponzán sont détenus et parmi lesquels se trouve Francisco, lui-même, et sa sœur Pilar.

Les détentions et l’internement des membres du « groupe Ponzán » mettent en danger la poursuite des activités mais elles se poursuivent tant bien que mal. Les détenus sont rapidement libérés en octobre 1942 grâce à la médiation de « Tessier », à l'exception de Pilar qui est interné au camp de Brens (Tarn) et libérée quelques mois plus tard. Assez de temps pour savoir que son frère est de nouveau détenu à Toulouse (en avril 1943) par la police de Vichy puis remis à la Gestapo qui l’interroge et le condamne à neuf mois de prison. Cependant, après avoir purgé sa peine dans la prison de Saint-Michel (Toulouse), il est maintenu incarcéré sans aucune raison. Accusé d’être un maquisard espagnol, il est exécuté, un jour avant que la capitale de la Haute-Garonne soit libérée. C’est ainsi que, le 17 aout 1944, dans le bois de Buzet-sur-Tarn à  27 kilomètres de Toulouse, s’éteint la vie du maître de Huesca aux côtés de 52 de ses compagnons. Leurs corps ont tous été brulés.

Francisco Ponzán est décoré des plus hautes distinctions, à titre posthume, par les gouvernements alliés. Il reçoit le grade de capitaine des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI), la Médaille de la Résistance française, la Croix de Guerre et la nomination pour la légion d’honneur. Egalement, il reçoit les hommages de Sa Majesté la Reine d’Angleterre avec l’emblème de la feuille de Laurier de la Couronne, la Médaille de la Liberté britannique et le Certificat de Gratitude du président des Etats-Unis Dwight D. Eisenhower que Pilar reçoit elle-aussi.[xiv] Avec l’assassinat de Francisco Ponzán Vidal, la mort a emporté un des premiers résistants espagnols en France. Un des premiers aragonais à lutter contre le fascisme en Espagne en 1936 et à sauver la vie de nombreux hommes en leur permettant de quitter le sol occupé grâce aux réseaux d’évasions.[xv]

 

Pas à pas, entre les montagnes

 En septembre 1940, Francisco Ponzán déménage à Toulouse où, lui et son groupe, commencent à travailler des deux cotés des Pyrénées. Les premiers aviateurs alliés qui réussissent à traverser la frontière franco-espagnole sont guidés par Ponzán et ses hommes à la fin de 1940. Peu après, Ponzán loue un chalet dans l’agglomération de Toulouse afin d’agrandir l’infrastructure du réseau. Dans cette logique, le groupe achète aussi une maison à Narbonne afin d’accueillir ceux qui empruntent l’itinéraire Toulouse-Perpignan et qui se termine à Barcelone. Mais, l’aire principale de travail de Ponzán se situe dans la région de Osseja - Bourg-Madame - Puigcerdà. De fait, ce sont par les passages situés entre le Pic de Dorria (2 540m) et le Pic de Puigmal (2 910m) et entre le coll de Lio (2 560m) et le Pic de Finestrelles (2 830m), que passe la plus grande partie des fugitifs accompagnés des guides de Ponzán. Une fois en Espagne, ils se servent des différents points d’accueil à Ribas de Fresser, Ripoll, Campdevánol et Bañolas où le groupe dispose d'un médecin dans l'équipe.

Ponzán choisit l'aire qui comprend les villages d'Osseja, Bourg-Madame et de Puigcerdà pour que son groupe y travaille puisque l'on trouve ici des cliniques et des maisons de repos où travaillent plusieurs espagnols qu'il connait. De plus, Ponzán et ses hommes peuvent également compter sur la collaboration d'un fonctionnaire de la frontière française, Monsieur Parent, et du médecin et directeur d'un des centres sanitaires mentionnés auparavant. Des dizaines de fugitifs, épuisés par la traversée, se présentent à lui avec un certificat de maladie. Grâce à ce document, ils peuvent être hospitalisés et se ressourcer avant de passer la frontière.

Il faut souligner que dans ce transit, des habitants de cette zone ont collaborés de façon désintéressée, faisant preuve d'une grande générosité et mettant à disposition leurs grandes connaissances du relief aux groupes Ponzán et PAT O'LEARY mais aussi à d'autres réseaux d'évasion. L'un des plus connus est le réseau créé par Vicens Arbiol et plusieurs camarades communistes membres du Groupe de Travailleurs Etrangers (GTE) numéro 427, connu sous le nom de Ligne Ajax et dont le siège se trouve à Perpignan. De fait, sa zone d'influence et de travail se trouve dans les Pyrénées Orientales.

 

Franquisme et frontière perméable

A la fin de la Guerre Civile espagnole, les vainqueurs mettent en place une règlementation stricte à la frontière afin d'empêcher le passage de tous ceux qui ne disposent pas de papiers ou de permis adéquats. Ce contrôle s'applique dans les douanes ainsi que dans les nombreux passages qui connectent les deux pays, grâce aux troupes que Franco a réparties sur tout le massif pyrénéen.

En raison du conflit espagnol et des mesures de contrôle mises en place par les vainqueurs, la frontière avec la France est fermée, à part au cours de quelques périodes exceptionnelles, du 19 septembre 1936 au 10 février 1948. Fermeture qui, comme s'en souvient Ángela López Massana, affecte directement la région de la Cerdagne, qui a toujours maintenue des liens économiques et culturels avec le pays voisin.

"La frontière fermée, nous n'avions plus de vie [...] Mais le fait que l'armée reste ici nous a fait gagné beaucoup d'argent ; un colonel disait que c'était un million de pesetas par mois, et ça c'était une fortune."[xvi]

Il est vrai que les troupes franquistes provoquent un développement économique considérable dans la région. De plus, la plupart des soldats mutés dans cette zone sont catalans, ce qui implique que, quand leurs familles leur rendent visite en Cerdagne, ils dépensent et contribuent à renforcer l'économie de la région.

Toutefois, il convient de souligner que certaines personnes possèdent des permis spéciaux pour traverser la frontière. Les agriculteurs, par exemple, qui traversent la frontière avec leur élevage et qui profitent parfois du voyage pour amener des produits en Espagne.

Une de ces périodes, où la frontière a été exceptionnellement ouverte entre 1936 et 1948, se situe après les bombardements, précédemment mentionnés, de Puigcerdà en 1938. Avec la fermeture du passage après les bombes, beaucoup de familles sont séparées. Beaucoup de pères ont réussi à fuir en France mais les mères sont restées responsables des propriétés familiales. Cette situation devient absurde, à tel point que, comme s'en souvient l'historien et archéologue Oriol Mercadal, "même les formalités liées à la mort étaient compliquées dans l'espace frontalier, et d'autant plus en Cerdagne, puisque le défunt, enterré d'un coté de la frontière avait toujours de la famille de l'autre"

A la merci du strict contrôle franquiste pendant plusieurs décennies, n'importe quel mouvement de personnes au niveau de la frontière est intensément réglementé. Les protagonistes de ce transit, et plus particulièrement après la réouverture en 1948, ont dû se procurer des documents officiels pour pouvoir passer d'un pays à l'autre. Les habitants de la Cerdagne doivent avoir trois documents pour pouvoir circuler librement. Le premier est le "laissez-passer" qui permet de circuler en Espagne jusqu'à La Seu d'Urgelle ou Ripoll situés à 50 kilomètres de la frontière. Une fois dans cet espace frontalier, un second document est nécessaire, le "passe frontière", valide pour les déplacements entre ces villages. Enfin, la frontière ne peut être franchie qu'avec un troisième document, un autre "passe frontière" qui autorise le passage dans le pays voisin mais pas de passer la nuit là-bas.

 

Contrebande

"Fer la guilla"

La création de la frontière politique entre la France et l'Espagne en 1659 conduit à la naissance de la contrebande entre les deux territoires. Les relations commerciales, qui existent entre les populations des deux pays depuis plusieurs siècles, sont maintenant considérées illégales si elles ne respectent pas les lois douanières. Au XXème siècle, cette circulation clandestine de marchandises se développe pendant les années de guerre, de pénurie,de misère et de faim. En effet, cette activité vit ses "belles années" pendant la Première Guerre Mondiale (1914-1918) mais, surtout, au cours de la Guerre Civile espagnole, de la Seconde Guerre mondiale et de l'après-guerre. Plus tard, dans les années soixante et soixante-dix, la stabilité politique et l'économie internationale font que cette activité diminue. Avec la politique de libre-échange, la baisse des taxes et la mise à niveau européenne des prix dans les années 80 et 90, la contrebande disparaît presque totalement.

Dans les régions frontalières de Gérone, la contrebande est une activité économique de premier ordre, très développée et pourchassée par l'Etat qui ne perçoit plus de revenus des taxes douanières. Pour les habitants de cette région, cela représente un moyen de survie. A cause de la misère provoquée par la guerre et par l'instauration de l'autarcie qui a mis en place le système des cartes de rationnement, les habitants de ces villages vivent des années de pénurie. La seule façon de s'en sortir est de compléter le travail dans les champs par la contrebande.

Jacques Obradors se consacre à la contrebande pendant plus de vingt ans, de ses douze ans jusqu'à ses trente six ans, en 1963. Né à Puig-reig (El Bergueda) en 1927, il s'exile avec sa famille à Vallcebollera dans la Haute-Cerdagne en 1939 pendant La Retirada. C'est là-bas qu'il commence à travailler en tant que contrebandier : "Il fallait gagner sa vie d'une façon ou d'une autre" dit-il dans une interview. Jacques achète du matériel grâce à un contact, arrive en train depuis Perpignan ou Toulouse et le vend à Castellar de N'Hug ou à Guardiola de Berguedà où il obtient de nouveaux produits pour les amener en Haute-Cerdagne. Ce déplacement, d'environ vingt-cinq kilomètres, dure approximativement cinq heures et pendant ce trajet il doit monter des côtes qui dépassent les 2000 mètres d'altitude. Il a l'habitude de voyager toute l'année, mis à part pendant les durs mois d'hiver et en fonction du travail qu'il a. Jacques voyage avec deux paires de grosses chaussettes, et une autre de rechange, une couverture et des espadrilles pour brouiller les pistes : "Je les mettais à l'envers et comme ça je laissais des pistes dans le sens inverse du chemin que je faisais en réalité" explique Jacques. Il en profite pour découvrir certains "trucs" sur l'art de la contrebande "si tu veux partir tranquille, le mieux c'est de ne parler à personne. Si il y en a deux qui savent quelque chose, c'est déjà trop."[xvii]

"Passar el paquet" ("passer le paquet") ou "fer la guilla" ("faire le renard") est une des pratiques les plus connues, soit en famille, soit individuellement, motivée par le besoin. Les contrebandiers sont autant des hommes que des femmes. La contrebande est aussi une question d'affaire et une source d'enrichissement. Des réseaux se créent pour cela, gérés par une personne qui dirige les opérations. Ces missions sont menées à bien par d'autres hommes qui sont guides, porteurs ou receleurs. Pour ceux qui s'exposent aux dangers en passant les marchandises, le travail est très bien payé et les chefs de ces réseaux font fortune.

La contrebande est une source de revenus et un système de travail propre à la société frontalière. Ils gagnent ainsi le respect de la population et inspirent la sympathie et l'admiration non-seulement par leur courage et par leur connaissance du terrain et de la situation du marché des deux cotés de la frontière (différences de prix et de demande de produits) mais aussi par leur ruse pour éviter les policiers et leur chance. Celui qui pratique la contrebande est bien vu, mais sa reconnaissance se fait en privé puisque c'est un délit. Il fait partie de la mémoire populaire et de la littérature comme une légende épique, avec une touche de romantisme mêlée à des anecdotes divertissantes.

Le métier de "paquetero" n'est pas facile. Beaucoup de ceux qui désirent gagner leur vie ainsi, doivent traverser à pieds les montagnes des Pyrénées, chargés de paquets ou de "fardeaux" de 30 kilos et cela, pour des traversées d'un jour par des chemins parfois boueux, gelés ou enneigés. La plupart du temps cela se fait de nuit, devant travailler la journée dans les champs et toujours exposés aux intempéries. De plus, ils courent le risque d'être découverts par les carabiniers, chargés de surveiller la frontière jusque dans les années 1940 quand cette mission est passée aux mains de la Guardia Civil.  C'est aussi le risque de se faire tirer dessus en étant pris pour un maquisard. Néanmoins, ce sont aussi des personnes qui souffrent des pénuries et qui cherchent à améliorer leur niveau de vie. Ils sont donc facilement corruptibles et gardent  parfois la marchandise commandée.

En fonction de la situation politique et économique nationale, c'est le français qui trafique en Espagne ou vice versa. Cependant, il profite normalement des voyages dans les deux sens : il amène des produits et en ramène d'autres. Arrivent en Espagne, grâce à la contrebande, du sucre, du café, de l'huile, du poivre et du tabac (qui passe beaucoup par l'Andorre) mais aussi des pièces de rechange pour les automobiles, des médicaments, des préservatifs, du savon et des bas en nylon. En France, de la laine, des œufs, du pain et des liqueurs. Joan Casadesus alias "Talei", né à Castellar de N'Hug en 1910, dit que ce qu'il préfère transporter ce sont les pneus qu'il achète en Andorre, parce qu'ils ne s'abiment pas avec les intempéries et que la marge commerciale est très bonne : cela lui coute 1 000 pesetas et il les vend 6 000.

Le "Talei", qui est "paquetero" pendant neuf ans, après la guerre en France et par manque de travail et de revenus, utilise notre route 5 pour voyager de Osseja à Bourg-Madame jusqu'à Castellar de N'Hug. Cela lui prend sept heures en passant par la Font del Boix, el Pla d'Anyella, la Collada de Toses, la montagne de Maians pour enfin arriver à Osseja par le bois de l'Orri d'Andreu. Il transporte des produits de première nécessité : des espadrilles, du sucre et même du pain jusqu'à ce qu'au début de la Seconde Guerre mondiale les français coupent l'approvisionnement de ces produits dont ils vont avoir besoin. Le "Talei" se souvient des années 1940 comme l'une des plus belles périodes de sa vie et décide plus tard de continuer son activité en Andorre.[xviii]

 

"Du Café pour tous"

En 1948, la réouverture de la frontière entraîne un nouvel élan pour la circulation frontalière des personnes, même si elle reste soumise à plusieurs obligations. Ainsi, l'activité commerciale de la frontière est rétablie et augmente rapidement. Autant d'un coté que de l'autre de la frontière, les français et les espagnols trouvent les produits qui les intéressent.

Carme Grau et Joana Armengou sont deux amies qui consacrent leurs vie à leurs petites boutiques situées à quelques mètres de la frontière. Leurs témoignage et leur expérience sont, sans aucun doute, une source indispensable pour l'étude d'une frontière qui se trouve juste à côté de leurs commerces. C'est une situation dont elles savent tirer profit pour vendre leurs produits, comme de la vaisselle Duralex et du café, à ceux qui se précipitent dans ces commerces à la recherche de ces denrées qu'elles se sont procurées de l'autre coté de la rivière Rahur.

Quico Armengol ouvre, dans les années 1960, un établissement de ce genre près des douanes espagnoles. Ce dont il se souvient le plus en tant que propriétaire, c'est le passage du café. "La France avait ses colonies en Afrique et elle obtenait un café meilleur et moins cher que celui qu'on trouvait en Espagne". Selon Quico, de l'autre côté du pont international de Puigcerdà, se trouvent les Entrepôts Catalans (Magatzems Catalans) où l'on torréfie du café tous les jours. De fait, cette torréfaction produit une odeur reconnaissable qui se propage dans les alentours, dépassant les premières maisons de Puigcerdà, et offrant ainsi la meilleure publicité pour inciter à traverser le pont. Tel que le dit le journaliste catalan Guillem Llunch, après la réouverture de la frontière en 1948, la circulation de café est autorisée légalement tous les jours de la semaine. Cependant, quelques mois plus tard le flux est réglementé et réduit, d'abord à deux fois par semaine et plus tard à un kilo seulement, une fois par jour. C'est à la suite de ces mesures restrictives que les différentes stratégies et chemins apparaissent pour passer plus de café en Espagne de façon illégale. C'est une activité où des femmes et des hommes originaires de Cerdagne, connaisseurs du relief local, sont devenus les protagonistes de la circulation frontalière de cette marchandise très appréciée : le café.

Un des stratégies utilisées par ceux qui introduisent le café en Espagne s'appuie directement sur la tenue de certaines femmes de Puigcerdà. Elles sont chargées de passer en France et de revenir ensuite en Espagne en cachant plusieurs kilos de cafés dans leurs robes.

Tel que s'en souviennent Carme et Joana, après avoir passer les douanes, elles continuent jusqu'au village et entrent dans un établissement de la "calle Mayor" où elles déposent leurs commandes qui sont ensuite divisées et réparties en plusieurs destinations. Toutefois, comme le souligne Quico, une grande partie de ces kilos "fugitifs" finissent cachés dans le train qui relie Puigcerdà à Barcelone, destination finale où le café que Carme, Joana et tant d'autres femmes de la région ont réussi à faire passer par la frontière.[xix]

 

 



[i] Ordres des frères des écoles pies.

[ii] GASCÓN RICAO, Antonio, Las Milicies Pirinenques y el "Cojo de Málaga", Armas y Cuerpos. Revista de la Academia General Militar, núm. 106, marzo 2005.

[iii] Ibid.

[iv] Description du bombardement rebelle sur Puigcerdà apparu dans le journal français L'Indépendant de Perpignan cité dans BLANCHON, Jean-Louis, "Puigcerdà sota les bombes [21 d'abril de 1938]", Revista de Girona, 183 (julio-agosto), 1997, pp. 77-81. Traducción Diego Gaspar Celaya.

[v]A cause du bombardement fasciste d'avril 1938, Jaume Meyà Estival, 37 ans ; Margarita Vidal Palau, 52 ans ; Josep Condomines Casanoves, 14 ans ; José Chavarri Seser, 5 ans ; Vicente Chavarri Seser, 16 ans ; Soledad Arnal Cereza, 3 ans ; Igualdad Herbera Verdala, 5 ans ; Rogelia Herbera Verdala, 3 ans ; José Morales García, peon, 48 ans ; José Morales, 16 ans ont perdu la vie à Puigcerdà.

Pour connaître en détail les bombardements sur la Catalogne, voir : SOLÉ I SABATÉ Josep M y VILLAROYA I FONR, Joan, Catalunya sota les bombes (1936-I939), Publicacións de l'Abadia de Montserrat, 1986. Pour approfondir sur ceux qui ont affectés la Cerdagne de façon plus directe : BLANCHON, Jean-Louis, "Puigcerdà sota les bombes [21 d'abril de 1938]", Revista de Girona, 183 (julio-agosto), 1997, pp. 77-81.

[vi] CASANOVA, Julián, República y guerra civil…, p. 389.

[vii] “Los franquistas perdieron más de treinta mil [hombres] y los republicanos el doble, aunque los principales historiadores militares no se ponen de acuerdo en el número exacto de muertos, unos trece mil en total, repartidos casi a partes iguales entre los dos bandos. La República había perdido lo mejor de su ejército y poco después perdió toda Cataluña.” CASANOVA, Julián, República y guerra civil…, p. 390.

[viii] SERRANO, Secundino, op. cit., pp. 30-35.

[ix] TELLEZ SOLA, Antonio, La red de evasión del grupo Ponzán. Anarquistas en la guerra secreta contra el franquismo y el nazismo (1936-1944), Virus, Barcelona, 1996, p. 120.

[x] Ibid.

[xi] Ibid, p.106

[xii] Antonio Téllez Solá, La red de evasión del grupo Ponzán. Anarquistas en la guerra secreta contra el franquismo y el nazismo. 1936-1944, Virus, Barcelona, 1996, pp. 178-201; Marie-Claude Rafaneau-Boj, op. cit., p. 285.

[xiii] SHD, 17 P 187

[xiv] Carlos Bravo Suarez, “Un héroe desconocido: Francisco Ponzán, el “maestro de Huesca” en http://carlosbravosuarez.blogspot.com/2008/02/un-hroe-desconocido-francisco-ponzn-el_28.html

[xv]Les informations sur Francisco Ponzán Vidal et sur le "groupe Ponzán" proviennent de : Antonio Téllez Solá, op. cit.; Geneviève Dreyfus-Armand, op., cit, pp. 156-158; Marie-Claude Rafaneau-Boj, op., cit., pp. 283-289; Secundino Serrano, op. cit., 214-220; Raúl Mateo Otal, “Reivindicando a Francisco Ponzán Vidal en el sesenta aniversario de su asesinato”, CNT, Órgano de la Confederación Nacional del Trabajo, nº 306, noviembre de 2004, CNT, Huesca.

[xvi] MERCADAL, Oriol, "Sense aire" en Cadí pedraforca, nº 13 (Otoño-invierno), 2012, pp. 62-65.

[xvii] CLOTET, Dolors, “Amb les espardenyes al revés”, in Cadípedraforca, nº 4, 2008, p. 54.

[xviii] BOIXADER, Pere, “El contraban: un “modus vivendi”, in L’Erol, nº 37, 1992, pp. 42.

[xix] LLUCH, Guillem, "Amb el cafè a l'entrecuix" Cadí pedraforca, nº 13 (Otoño-invierno), 2012, pp. 66-68.

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